16-12-2017  
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Les doux amants
Extrait du roman inédit : 

        Les doux amants de Cornelia 
     

        Allegro vivace 

        *** 

        L'amour avec Hector, ce fut tout autre chose. Un juste équilibre entre les joies du corps et celles de l'esprit, un zeste de charnel en plus ! 

        J'avais décidé de m'initier aux danses de salon. Je venais de dépasser la cinquantaine alerte et j'avais envie de m'amuser. En outre j'avais la conviction qu'apprendre le tango ou la valse, que plus personne ne dansait sinon les vieux, m'aiderait à vieillir dans l'allégresse. J'étais également curieuse de voir qui pouvait bien venir dans ce genre d'endroit, le Cours Triolet ? Certainement des personnes entre deux âges à la recherche d'âmes sœurs, des timides rougissants et des fanfarons aux allures de coqs. Ce fut aussi cela mais surtout autre chose.  

        Naturellement certaines des personnes qui fréquentaient ce cours correspondaient au profil auquel je m'attendais, mais la plupart y avaient été poussées par un goût profond pour la musique et la danse. Il n'y avait qu'à les regarder évoluer avec grâce et concentration sur le parquet ciré pour comprendre la place qu'occupait la danse dans leur vie. Lorsqu'ils entraient dans un tango, vous aviez devant les yeux un condensé de musique matière. La musique se coulait dans leur corps, le mettait en mouvement, le faisait tournoyer, glisser, se plier, ondoyer. La musique devenait chair, elle soupirait, elle souffrait, jouissait, gémissait, elle s'écriait. C'était à vous donner des vertiges d'émotion ! Très vite je fus emportée par le virus. C'est ainsi que de semaine en semaine durant toute une année, je dansai. 

         L'un de mes deux partenaires attitrés était un homme d'une maigreur extrême, immense, qui avait l'air d'avoir fait don de sa chair à la musique jusqu'à n'être plus que l'allusion d'un corps. L'autre, de haute taille également, arborait par contre une bedaine impressionnante qui semblait se mettre en état d'apesanteur dès que l'accordéon commençait à jouer. Le contraste était saisissant, tant de légèreté dans une telle masse de chair et d'os ! C'était surtout avec ce dernier que j'aimais danser. 

         Cependant je refusais systématiquement les rendez-vous après les cours, je n'allais jamais non plus boire un verre avec les autres élèves. Je voulais garder ces éclats de danse comme un joyau de strass au milieu de ma vie. Je n'avais pas envie de parler avec eux mais de danser. Au début cela me donna une réputation de pimbêche et de voyeuse, mais très vite mon enthousiasme réel et ma disponibilité pendant les cours me firent classer dans la catégorie des originales, et l'on me laissa tranquille. On me signalait les sorties, on n'insistait plus, on respectait ma solitude avec une once de moquerie amicale. Je leur savais gré de tant de compréhension. 

        En juillet pour fêter la fin des cours, ils organisèrent un dîner un samedi soir dans une guinguette du bord de Marne. Certainement d'anciens élèves se joindraient à nous, il y aurait un orchestre et une accordéoniste formidable. Ils me signalèrent cette sortie comme les autres, en passant, et à leur grand étonnement, j'annonçai que j'allais me joindre à eux. Je me renseignai sur l'heure du dîner, comment s'y rendre. Mon "capitaine-au-long-cours-norvégien" (c'est ainsi que je surnommais Hector qui n'avait qu'une moitié scandinave, né qu'il était d'une mère argentine et d'un père semblait-il norvégien - qui n'avait jamais été capitaine de sa vie sinon d'une équipe de rugby et n'avait jamais connu d'autres machines que les énormes rotatives derrière lesquelles il travaillait), mon capitaine donc me proposa de venir me chercher, lui et sa bedaine, où je voudrais. Il restait une place dans son carrosse précisa-t-il, et il y avait quelque malice dans son sourire orné de sa barbe florissante. Nous nous mîmes d'accord pour qu'il me prenne sur le Cours de Vincennes à dix-neuf trente heures précises sous l'auvent du bus 62. 

        C'est ainsi que pour la première fois j'échangeai plus de trois phrases avec Hector. 

        Lorsque la voiture s'arrêta dans un bruit de ferraille, Clémentine jaillit de la portière avant droite et me prenant par le bras insista pour que je m'assoie à sa place. J'eus beau protester, elle ne voulut rien entendre et le klaxon du bus qui s'impatientait derrière nous, ainsi que les regards des gens, me poussèrent à l'intérieur de la voiture. Je me retournai, je serrai la main de Simone et de Chantal. Hector avait fait le plein de femelles !  

         Ce jour-là je découvris qu'Hector était roux ! Je fus stupéfaite de constater que je ne l'avais jamais vraiment regardé auparavant et j'en eus honte. Naturellement il n'était pas d'un roux flamboyant mais tout de même, sa chevelure avait une teinte admirable, un roux sombre, magnifique. Je me fis la remarque que je n'avais jamais suffisamment levé mon visage ou pris assez de recul pour le voir en entier ! Je savais qu'il avait un grand corps puissant et souple, un estomac qui imposait une certaine distance, des bras fermes et au-dessus de moi une merveilleuse barbe noire de Père Noël encore dans la fleur de l'âge. Je lui communiquai ma découverte et il partit d'un gigantesque éclat de rire en donnant des coups du plat de la paume sur son volant. Il s'écria : "Cette Cornelia tout de même, elle est impayable !" 

        Chantal, Clémentine et Simone se mêlèrent à notre hilarité et c'est un équipage fort joyeux qui débarqua sur les bords de la Marne. Les autres nous entendirent arriver et le professeur, Monsieur Ernest comme nous l'appelions, vint nous accueillir sur le pas de la porte. "Bonjour Mister Barbe Noire, dit-il. Belle prise aujourd'hui!" Et Hector, éclatant de rire de plus belle, ouvrit grand les bras pour nous couvrir toutes les quatre. 

        C'est ainsi que je fis mon entrée au P'tit Quinquin. Dans une salle contiguë à la piste de danse, la table, un grand O à angles droits, avait été dressée avec une trentaine de couverts. Les nappes étaient en tissu à carreaux rouges et blancs et toutes les cinq assiettes un petit pichet en verre accueillait un bouquet d'œillets rouges. Hector s'assit, Clémentine et Simone s'installèrent à ses côtés. J'allai me mettre en face entourée de Monsieur Ernest et de mon autre danseur officiel, Valentin Delambre. Hector prit un œillet et le glissa à sa boutonnière. Monsieur Ernest déclara que c'était une excellente idée, ainsi ces dames reconnaîtraient sans peine leurs vrais bons danseurs lorsqu'elles auraient un peu trop bu et qu'elles risquaient de s'égarer dans d'autres bras ! Chaque convive mâle garnit donc sa boutonnière. En attendant les quelques retardataires, nous bûmes un kir royal. La gaieté se propagea et je m'absentai quelques minutes. 

        Les toilettes étaient vastes et ressemblaient plutôt à un boudoir. On pouvait facilement y entrer à plusieurs, près des lavabos, de chaque côté, on avait disposé un petit fauteuil en moleskine rouge, au milieu trônait une table noire peinte de fleurs rouges portant des cendriers, au mur on avait accroché un distributeur de préservatifs. Je devins songeuse. 

         Je me dis que j'appartenais à cette génération qui en l'espace d'une vie avait connu une enfance marquée par la rigidité des mœurs héritées du dix-neuvième siècle, puis une fin d'adolescence marquée au sceau de la liberté sexuelle, fille de la pilule et de mai 68, enfin dans son âge adulte, l'effroi et la retenue imposés par le sida. Cela faisait près de vingt ans que je n'avais plus eu d'autres relations qu'au latex... Au début, cela m'avait rebutée, révoltée même, puis je m'y étais soumise car l'irrégularité de mes liaisons et leur nombre ne me permettaient pas de me comporter autrement. 

        Une seule fois, j'avais accepté un rapport sans préservatif, nous en avions tous deux tellement envie. Dès le lendemain et les trois semaines qui suivirent, je fus prise d'une telle angoisse, Tina, que je me promis de ne plus jamais me laisser aller à ces enfantillages. Il s'agissait non seulement de ma mort possible dans des souffrances atroces mais aussi de la propagation de ce mal terrible à travers moi. Je me traitais de folle, d'inconsciente et j'écrivis à mon amant. 

        Mon doux amour, je t'écris parce que depuis hier je ne vis plus que dans l'angoisse.

         Nous avons été totalement fous et inconscients de faire l'amour ainsi sans rien. Pour quelques minutes d'extase à l'ancienne, comme tu dis, je (nous ?) me suis mise dans cet état de peur panique qui je le sais va aller grandissant. Je crois que cela nous est arrivé parce que nous appartenons tous deux à une génération qui avait découvert avec délices la liberté en amour. La spontanéité d'une rencontre, le syndrome de la meule de foin, ici et maintenant. Il n'y avait rien qui pouvait freiner nos désirs sinon nous-mêmes, si peu la morale, plus du tout la peur de l'enfantement. Les femmes avaient pris possession de leur corps, les hommes avaient été rendus à leur insouciance première sans grande difficulté et voilà qu'arrive cette maladie moralisatrice qui s'impose et nous plie, nous oblige à partager le risque de la mort à défaut de ne plus partager celui de la vie ! Ce risque-là n'est plus par essence féminin, il est universel : homo, hétéro, hommes et femmes logés à la même enseigne, mortifère.

        Qu'avons-nous voulu nous prouver, pauvres idiots que nous sommes ? Que le désir est plus fort que la mort, que l'amour vaut bien qu'on meure pour lui, qu'il est la seule chose qui vaille la peine qu'on meure pour elle ? Allez, revenons de notre adolescence! Ces besoins d'absolu jusqu'à la mort, combattons-les en nous et en eux, ceux qui croient que l'amour rend éternel ! Je ne dis pas que ce soit choses dépassées mais je crie simplement qu'elles sont hors-jeu. Hors-jeu !

        Avons-nous voulu effacer le temps, revenir ensemble à ces jours bénis où toi et moi pouvions aimer sans retenue car tous les hommes savaient que toutes les femmes prenaient la pilule ! Pauvres d'eux. Pauvres de nous. Nous avons voulu échapper au réel, aux contraintes, mais aujourd'hui cette liberté-là, belle mais puérile, coûte cher, très cher, la vie. Nous avons voulu nous croire des surhommes, des dieux immortels et maintenant petits êtres vulnérables et fragiles, nous tremblons pour nous et pour les autres.

        Je t'en prie : plus jamais ça! Plus jamais, ni avec moi, ni avec aucun, aucune autre. C'est suicidaire. C'est révoltant de suffisance de soi, d'irresponsabilité, de non-amour enfin!

        Est-ce une preuve d'amour que de vouloir mourir avec l'autre? Je hurle : NON, c'est une insulte à la vie! L'amour ce doit être la vie, pas la mort.

        Dans trois semaines j'irai à l'hôpital pour un test, il faut absolument que tu y ailles aussi. Peut-être n'as-tu pas peur? Moi oui.  Alors si tu ne le fais pas pour toi, fais le pour moi, je t'en prie. Nous nous verrons après. Après ces trois semaines si tu le veux. Ne m'appelle pas, je ne viendrai pas avant. Ecris-moi.

        Je t'embrasse du fond de mon désarroi et de mon désir pour toi. 

        Et j'avais ajouté le post-scriptum suivant : 

        Je croyais ne pas avoir peur de la mort, je me rends compte qu'il n'en est rien. Il semble que j'ai une peur panique de la souffrance et d'une mort que je n'ai pas choisie. Mais choisit-on l'heure de sa mort, ne s'impose-t-elle pas, qui mettrait un terme à une vie à laquelle il tient ? Au revoir mon doux. 

        Tu vois Tina lorsque j'ai fini cette lettre dont j'ai relu le brouillon aujourd'hui, j'ai repensé à ma relation passée avec Alfonso, à Anna et à Emile aussi, j'ai réuni au creux de mon cœur ces sensations subtiles, foisonnantes, qui attisaient mon désir de fusion sans l'assouvir physiquement. Ces galaxies différentes de l'amour charnel, ces pluies d'or et de paillettes sans jaillissement à l'intérieur de moi. Un feu d'artifice des sens à la fois insistant et diffus. Et devant ce distributeur blanc de préservatifs super-lubrifiés, j'ai eu une terrible envie de retrouver mes amants différents d'autrefois, disparus ou en allés. Et sans savoir pourquoi exactement, peut-être pour me reporter à la réalité, je me souviens, j'ai glissé une pièce et j'ai rangé un préservatif dans mon sac. 

        Lorsque j'ai repris ma place dans le cercle, Monsieur Ernest m'a taquinée. "La prochaine fois que vous partirez sans crier gare, s'il vous plaît Cornelia, laissez-nous quelque chose, je ne sais pas moi, un soulier, un gant, n'importe quoi pour qu'on puisse vous retrouver!". Et mes voisins de rire.  

        Nous avons mangé joyeusement dans un bruit infernal. On s'interpellait d'un côté à l'autre de la table, on riait fort et l'on ne s'occupait pas trop de ce qu'il y avait dans les assiettes, je n'en ai d'ailleurs aucun souvenir. Les uns et les autres, nous buvions avec constance. Lorsque nous en fûmes au dessert, l'orchestre dans la grande salle commença à jouer. Aussitôt autour de la table, le niveau sonore augmenta encore de quelques décibels et les invitations fusèrent en chassé-croisé. Je dansai la première danse avec Hector, la seconde avec Valentin Delambre. Puis je revins vers mon dessert avant d'aller m'installer à l'une des petites tables qui garnissaient le pourtour de la piste où les autres se trouvaient déjà. Des lampions multicolores pendaient en guirlandes au-dessus de nos têtes et à côté de l'orchestre tournait une boule de cristal qui envoyait ses éclats dans la pénombre lorsqu'on entamait un slow. Les autres danses, paso, valse, tango... s'exécutaient sous une lumière vive, sans doute pour que chacun puisse apprécier la virtuosité des danseurs. Nous dansâmes ainsi jusqu'à minuit, puis notre orchestre composé d'un piano, d'une clarinette, d'une batterie et d'une chanteuse qui s'accompagnait à l'accordéon fut remplacé par un autre plus "branché", comme on disait maintenant à nos côtés. Et c'est au son des premiers accords des guitares électriques que nous commençâmes à sortir. En fait, je serais bien restée, si je n'avais pas eu peur d'être déplacée et mise à part dans cette salle qui s'était remplie de tous jeunes danseurs. Dès quatorze quinze ans, les rendez-vous se donnaient au cours de la nuit, quelque temps avant l'aube, tu me l'avais confié Tina. Les jeunes gens de la nuit, jeunes des années 2000. 

        Ce soir-là en dansant avec Hector, j'eus la certitude qu'il allait devenir mon amant. Je sus aussi qu'il serait un amant ordinaire, de ceux qui ne vous bouleversent pas, qui sortiront de votre vie sans fracas comme ils y sont entrés. L'amour avec Hector, c'était cela. Une sorte de fioriture, qui ne manque pas vraiment lorsqu'elle vous fait défaut mais qui ajoute un plus à votre vie quand elle vous est donnée. Il faisait l'amour comme il guinchait, avec une technique parfaite, synchronisée à sa partenaire, fluide. Il savait parfois aussi mettre un œillet à la boutonnière, ou quelques autres fleurs inattendues. Il ne vous offrait jamais rien, sinon son corps avec jubilation dans la grande fête de son rire. Lorsqu'il me quitta, sans doute à cause d'une trop grande surcharge... de travail, il me fit envoyer un gigantesque bouquet de branches et de fleurs exotiques que j'ai laissé sécher dans la potiche bleue, et qui y est toujours. Il me rappelait que l'amour peut être simple, sans surplus de sentiment ou d'indifférence, pris comme une jouissance passagère et renouvelée du corps. 

         J'ai rencontré d'autres hommes pour qui l'amour, l'acte d'amour, était l'équivalent d'une course à pied agréable avec un bon petit-déjeuner au bout, mais chez aucun je crois, comme chez Hector, il n'y avait cet équilibre entre les joies du corps et celle de l'esprit. Hector avait de l'à-propos, il aimait autant les jeux du sexe que ceux de l'esprit. Il collait parfaitement à ce qu'il semblait être : un être de chair - une chair présente, débordante, puissante - à l'aise dans celle-ci, et une tête bien pleine, bien plantée sur ses larges épaules. Il avait du bon sens et l'intelligence des gens et des choses. Lorsqu'il a rompu, je n'ai pas eu le cœur serré, mais j'ai senti que je perdais une assise. Je l'ai sincèrement regretté, cependant je n'ai rien fait pour le retenir car je savais que cela était inutile. Je l'ai déposé dans mes souvenirs comme un être et une relation auxquels me référer et rêver lorsque ma vie semblerait parfois vaciller dans l'incertitude. S'il avait voulu prolonger notre liaison longtemps, je lui en aurais été reconnaissante. Mais je ne lui en ai pas voulu de l'avoir close, j'ai pensé que moi je ne lui donnais pas toute cette présence et cette gaieté physique qu'il m'offrait. Je ne savais pas - et sans doute je ne voulais pas savoir - aimer simplement, et cela à la fin l'a lassé. Malgré ce que je voulais bien me dire, face à lui, il y avait en moi de la retenue. Cela il le refusait, c'est ce manque d'audace qu'il a quitté. 
     
     

     Renata Ada Ruata

 
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