13-11-2019  
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« La coupe qui fit déborder le vase »

La coupe qui fit déborder le vase

La veille ils s’étaient engueulés. Cela faisait huit jours que Didier demandait à Monique de s’occuper du téléviseur, d’appeler un réparateur, enfin de faire quelque chose. Monique n’avait rien fait. Elle pensait ainsi éviter le cauchemar de ces trente jours à venir. Le mois du Mundial.

Le samedi fatidique était arrivé et la télévision qui présentait par intermittence des images striées, n’était plus à présent qu’une surface sombre parcourue de fines lignes grises. La colère était montée. Didier s’était vu privé de ce premier match qui devait lui ouvrir la voie royale des sensations fortes et partagées de ces trente-deux jours qui allaient faire vibrer le monde.

Il avait commencé par bougonner que tout de même ce n’était pas difficile lorsqu’on avait, toute la journée, le cul sur une chaise dans une pièce bourrée jusqu’à la gueule de téléphones, c’était pourtant pas difficile de composer un numéro sur un cadran. Ce n’était quand même pas lui, lui qui galérait sur ses chantiers, qui allait s’emmerder à chercher une cabine; surtout qu’elles étaient toutes déglinguées, toujours. Monique avait haussé les épaules. Elle avait marmonné qu’il croyait, lui, qu’un secrétariat c’était un salon où l’on cause en se curant les ongles. “Je voudrais t’y voir !”. Et elle l’avait imaginé à sa place, rivé à sa chaise, entre quatre murs. Elle en avait souri.

Lorsque Didier l’avait vue sourire, son sang était devenu noir. Il n’eut plus envie de rien comprendre. Il aurait voulu l’écraser. Il était persuadé maintenant qu’elle l’avait fait exprès. Il se mit à vociférer. Elle n’était qu’une chieuse, elle l’étouffait, il préférait, et de beaucoup, retrouver les copains plutôt que de voir sa gueule de faux-jeton.

Elle hurla.Peut-être qu’il y avait encore sur cette putain de terre des mecs qui pouvaient la baiser plutôt que de dormir ou de regarder des jambes poilues courir derrière une balle.

Il l’avait saisie par les deux bras et l’avait secouée, secouée si fort, si longtemps, en criant si puissamment qu’à la fin elle s’était effondrée sur le sol, en larmes.

De la voir ainsi, Didier ça l’avait retourné, il s’était penché vers elle, calme tout à coup. Il l’avait amenée sur le lit, doucement, elle sanglotait. En elle une force sourde eut envie de désintégrer ce poste de malheur, là derrière entre le réfrigérateur et la commode, elle serra les poings. Il lui prit les mains, l’attira vers lui, il commença à lui faire l’amour. Toute la colère de Monique passa dans la jouissance. Elle en sortit apaisée, triste aussi.

La télévision était fichue. Didier alla passer toutes ses soirées au Bar des Irlandais devant une bière. Il restait tard à commenter les matches. Il rentrait, elle dormait. Enfin elle était couchée, tournée vers le mur dans sa position de sommeil habituelle.

Le premier soir Monique avait fait le ménage à fond. Elle avait demandé l’aide d’une voisine afin de descendre le poste sur le trottoir, près de la grande benne. Cet écran tyrannique où s’agitaient des hommes en culotte courte. Elle détestait le sport, cette violence, ce dépassement de soi pour un effort inutile et vain. Un gaspillage d’énergies.

Le lendemain, rue Mouffetard elle avait acheté des fleurs, des pivoines, les premières. Elle les avait disposées, puis avait placé le bouquet sur la console à la place de la télévision. Elle s’allongea, les clameurs qui accompagnaient les buts couraient le long des immeubles. Elle alluma la lampe de chevet, consulta le réveil.

Elle se releva, regarda son visage dans la glace au-dessus du lavabo. Elle se baissa, chercha, saisit des ciseaux. Elle coupa, court. Sa lourde tresse noire tomba sur le lino. Elle raccourcit encore ses cheveux sur le dessus du crâne. Elle se reconnaissait à peine. Elle prit la bouteille d’huile, s’enduisit les doigts, les passa dans ses cheveux et redressa ses mèches à la verticale. Elle avait vu des filles coiffées ainsi dans le métro. Elle se coucha, sur le côté, le drap remonté haut. Didier revint après minuit. Il s’endormit tout de suite. Elle l’écouta ronfler.

Le lendemain elle se lava les cheveux et enroula une serviette autour de sa tête. Didier rentra, l’embrassa sur la joue. Il mangea en vitesse, ponctuant son repas de quelques phrases sur le match de la veille. Puis il s’essuya rapidement la bouche, déposa un baiser sur le front de Monique, saisit son blouson et partit.

Monique sécha ses cheveux, les enduisit de gel. Elle approcha son visage de la glace et décrocha les anneaux d’or que Didier lui avait offert pour leur premier anniversaire de mariage. Elle commença par orner ses oreilles d’énormes clips rouges, brillants comme les premières cerises de juin qu’elle aimait accrocher à ses oreilles lorsqu’elle était petite. Elle se vit de loin dans la glace de l’entrée, elle se sourit. Elle retira sa jupe à godets et son corsage blanc. Elle lança ses chaussures à talons à l’autre bout de la pièce. Elle enfila un immense maillot de coton noir qu’elle ceintura d’une large bande de tissu rouge. Elle prit dans ses mains la paire de ballerines en cuir rouge, plates. Elle les garda dans ses paumes quelques instants, pensive. Didier adorait les bas à couture et les talons aiguilles. Cela faisait plus de deux ans qu’elle marchait sur des échasses. Elle passa une chaussure, puis l’autre, cérémonieusement. Elle s’approcha de la glace de l’armoire. Elle s’étonna mais se plut ainsi, différente.

Platini venait de marquer un but et le délire battait son plein de fenêtres en vasistas. Elle coupa ses ongles, au carré, les peint en grenat. Elle se regarda une dernière fois, puis se déshabilla et se coucha, sur le côté. Elle réfléchissait. Ne bougea pas lorsque Didier vint se glisser dans le lit.

Le surlendemain elle fouilla dans leur armoire, elle y retrouva une vielle veste noire. Elle enleva tous les boutons, en cousit d’autres, tous de même taille mais tous différents. Elle trouva cela bizarre mais joli, comme ces tableaux qu’elle avait vu un jour à Beaubourg avec une copine. Elle prit une feuille et après quelques moments d’hésitation, elle commença à dessiner. Elle en riait d’avance.

Le jour suivant, elle rapporta des écheveaux de coton perlé qu’elle avait achetés rue Monge et se mit à broder frénétiquement le dos de la veste noire. Cela dura presque une semaine. C’était superbe.

Aujourd’hui Didier avait demandé à partir plus tôt. Depuis que Monique avait décidé de suivre un cours d’anglais dans l’école à côté de chez eux, il n’était pas encore là lorqu’elle arrivait du bureau et il était reparti pour le Mundial lorsqu’elle rentrait. Ils ne se voyaient plus. Il passa chez le fleuriste. Il se demandait quelles fleurs choisir. La fleuriste conseilla des oeillets de poètes ou des roses. Il se disait que c’était idiot mais il se sentit gêné à l’idée de passer devant le Bar des Irlandais avec ses fleurs. Il fit un détour. Il ralentit le pas et suivit quelques minutes la petite femme brune dont les mèches de cheveux rouges le fascinait. Et puis il n’arrivait pas à dépasser cette immense bouche écarlate qui tirait une langue aux couleurs de Mundial et qui disait en paillettes dorées : “Mundial fait chier”. Importunée par cette présence prolongée dans son dos, la femme se retourna. Elle regarda l’homme au fond des yeux, au-delà du crâne. Il ouvrit toute grande la bouche, poussa un petit cri et laissa tomber les oeillets roses sur l’asphalte noir au pied des ballerines rouges.

Monique se leva, tira les rideaux. Elle fit chauffer le lait et le café. Elle posa les bols sur la table et s’entendit affirmer : “Je vais appeler le réparateur ce matin.” Didier allongea le bras et lui caressa la hanche.

Ada Ruata
Paru dans L’Humanité, le mardi 10 juin 1986

 
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