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« Faut-il apprendre à écrire sa vie ? »

La Faute à Rousseau,

n° 25, octobre 2000.

Faut-il écrire sa vie ?
Faut-il apprendre à écrire sa vie ?
Il y a des personnes, de plus en plus nombreuses semble-t-il, qui ont envie d’écrire leur vie. Le pourquoi importe peu ici, c’est d’avoir le désir de raconter sa vie par écrit qui est essentiel. Et je serais tentée de dire, puisqu’il y a le désir peu importe la forme que cet écrit prendra, peu importent l’orthographe et les concordances de temps, la syntaxe… Il faut donc, au commencement de tout, le désir d’écrire sa vie.
Quand ce désir est là, est-il nécessaire d’apprendre à écrire sa vie ? Je voudrais affirmer : non. Le plus important est d’être réceptif, de savoir sentir, de savoir faire parvenir à sa mémoire les instants fulgurants, mais aussi les mille petits détails qui égrènent une vie. Pour quelqu’un qui n’est pas analphabètes, ce qui peut manquer, c’est la confiance : saura-t-on raconter les événements qui ont compté, saura-t-on trouver les mots justes pour dire les choses qui tiennent à cœur ?
Très souvent ceux qui ont l’habitude de raconter leur histoire, jour après jour, année après année, savent aussi l’écrire. Comme si la parole, affinée par les récits successifs, lorsqu’elle voulait se faire texte, n’avait pas de difficulté à se glisser dans cette nouvelle forme d’expression. Pourtant il faut oser faire le pas, certains, certaines ont besoin qu’on les y encourage.
Il est très délicat d’apprendre à quelqu’un à écrire sa vie, car l’écriture est le reflet de l’être, non seulement de l’être profond, mais aussi de ses histoires personnelle et historique mêlées. Comment une institutrice du début du siècle dans la Creuse, une tenancière de bar auvergnate à Paris, un mineur de fond émigré en France en 1950… pourront-ils raconter leur histoire ? Y a-t-il des formules pour « bien » écrire sa vie ?
Je vais vous raconter une histoire :
Nous sommes à la fin des années cinquante, un homme retourne dans son pays, l’Italie, après plusieurs années passées dans les mines du Nord de l’Europe. Il revoit un ami de jeunesse qui s’apprête à devenir un écrivain reconnu, il lui raconte sa vie de mineur, l’ami le pousse à écrire sa vie. Raùl prend son crayon, et, jour après jour, en moins de deux mois, écrit ce qu’il a vu, ressenti, aimé, souffert. L’ami remet le manuscrit à un éditeur italien qui s’enthousiasme pour le contenu extraordinaire du texte, mais rechigne devant son écriture. L’éditeur décide de donner le manuscrit à un jeune homme, journaliste qui a des lettres, afin que celui-ci réécrive le manuscrit. Sous sa plume le contenu s’effondre, il n’arrive à rien de satisfaisant. Dans ces conditions l’éditeur décide d’abandonner la publication, le « traducteur » range le manuscrit dans un tiroir, l’ami part à l’étranger, le mineur travaille à l’usine et oublie toute cette aventure.
Vingt-cinq années passent.
Le mur de Berlin s’effondre, dans de nombreux pays d’Europe des gens de cœur qui avaient cru aux lendemains qui chantent sont tristes et démunis. En Italie, dans un village aux confins de trois provinces, un homme, Saverio Tutino, confie en parlant de la révolution communiste : « Nous pensions défendre la dignité humaine, nous défendions la dignité des masses, c’est-à-dire nous parlions toujours un peu dans l’abstrait (…). Alors moi, pour continuer mon voyage dans ce besoin de changer un peu le monde, de donner plus de justice, j’ai pensé qu’une petite contribution dans ce sens, je pouvais l’apporter en réunissant ce que les gens écrivaient sur eux-mêmes. C’est-à-dire offrir une espèce de revanche ou mieux de satisfaction à ce besoin personnel d’exister que la société ne reconnaît en fait à personne, car ce ne sont pas les individus qui comptent mais les masses, le pouvoir soutenu par les masses… La démocratie même est construite sur ce principe. L’Église s’intéresse à la personne humaine mais dans un sens transcendantal, nous, au contraire, nous devions commencer à nous en occuper en un sens très terrestre, et l’un des premiers pas en ce sens est de faire en sorte que si quelqu’un a laissé une trace écrite de soi, cette trace écrite doit exister pour toujours. Aussi faisons une institution qui conserve tout le vécu des gens, non pas parce qu’ils ont participé à une guerre ou à un mouvement migratoire ou à un événement de masse, mais parce qu’ils ont vécu un point c’est tout. »
Le texte de Raùl a enfin trouvé sa place : Orazio Gavioli le retrouve dans un tiroir, l’envoie à Saverio Tutino qui le fait participer au prix organisé chaque année pour les textes autobiographiques qui lui parviennent. Le manuscrit gagne le prix, on cherche l’auteur, finalement on le trouve, et Raùl Rossetti a la satisfaction de voir son texte original, celui qui n’était pas assez bien écrit, le texte de sa vie, publié par l’une des plus grandes maisons d’édition italienne.
Faut-il apprendre à écrire sa vie ?

Ada Ruata

 
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