19-12-2018  
ACCUEIL
Textes Parus
Textes inédits
Biographie
Prix populiste
Vue d'ailleurs
Entretiens
Dessins et peintures
Liens
Contact
«Minutes»

minutes

J’ai toujours voulu mourir comme ça, sans souffrir, tu es là, hop tu n’es plus là ! Lorsque les journalistes parlaient de moi, ils écrivaient « le Monstre », avec un grand M majuscule, pas tous heureusement. Ils se trompent, ces femmes je leur ai offert une mort sans souffrance, instantanée. Je les regardais vivre avec une extrême attention, une attention d’homme qui aime la vie. J’entrai dans la leur par le regard, seulement par le regard, et plus tard, parfois bien plus tard, je choisissais le moment de leur mort. Celui qui me semblait le meilleur. Elles mouraient sans savoir. Le pire serait que l’on me condamne à perpétuité, mourir lentement, sans échappatoire, juste attendre et vieillir et mourir. Ils disaient que je les avais violées, c’est faux. Ils mentent, tous, toutes. Je les aimais trop pour faire une chose pareille.

Depuis qu’ils ont prononcé la sentence, et qu’ils m’ont enfermé, cette fois pour toujours, pour ces crimes que je n’ai pas commis, j’écris. Dehors je n’ai jamais osé essayer, dedans qu’est-ce que je risque ? Et puis il me faut bien tuer le temps, le plus simple c’est d’inventer des histoires, des vies, des morts. J’ai crié, sans cesse, jusqu’au bout de mes forces, que j’étais innocent, innocent oui. Ils ne m’ont pas cru. Je suis un criminel trop parfait, un cas d’école. Une naissance dans la misère, des violences paternelles, de petits boulots au sortir de l’enfance, la prison à dix-huit ans, déjà. En plus, j’en suis sûr, ils n’arrivent pas à me pardonner d’être intelligent, d’avoir tout appris tout seul, même à écrire. Depuis quelques années maintenant, j’écris, de courtes nouvelles, sur des assassins. Ça me distrait et peut-être que ça les emmerde, ou bien les réconforte ! J’ai commencé à envoyer mes nouvelles à des revues, assez souvent on me les publie. La classe !

il y a plus d’un an maintenant j’ai appris à lire et à écrire.
j’ai encore mal mais ça vient. lire j’y arrive mieux qu’écrire.
au début à la Bibliothèque je choisissais que des livres faciles pour les gamins maintenant j’essaie des livres plus difficiles. là je lis une neuve d’un type qu’il paraît qu’il écrit en Prison
je sais pas Si j’aime mais j’arrive pas à m’arrêter.
c’est drôle ça.
depuis un mois j’ai décidé d’aller à l’Atelier pour écrire j’ai demandé Si je pouvais on a répondu que tout le monde pouvait.
au début j’ai Su rien écrire j’avais honte.
aujourd’hui j’ai écrit ça que je vous lis. le Maître il a corrigé juste l’orthographe comme il dit il a dit que le reste il fallait le laisser comme j’avais écrit. la fois Suivante il donne le texte tapé propre sur une grande feuille blanche, je la mettrai au mur dans ma cellule.
L’autre S’il se fout de moi c’est juste qu’il est jaloux.
peut-être quand je Sortirai je Saurai écrire aussi comme celui du Livre.
j’en aurais des choses à raconter des choses Vraies qui y a que moi qui peut les dire.
peut-être j’arriverai

J’écris pour raconter la vie, les vies que j’aurais voulu connaître, pour raconter les gens que j’aurais eu envie de rencontrer, les amours, les voyages… La chair de la vie quoi, avec les tristesses et les joies des choses passées, les espoirs nourris dans le cœur, le futur… Ce sont de ces gros livres que l’on quitte à regret, du moins je l’espère. Il paraît qu’on ne peut plus écrire comme cela, mais moi je m’en fiche, il y a des gens qui aiment me lire, c’est pour eux que j’invente mes histoires, et pour moi. Tous les jours je leur donne un chapitre, quelques pages. Plus tard un copain les met sur le net et eux, mes lecteurs, ils lisent. Je ne vis que pour écrire, d’ailleurs dans cette cellule qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre pour m’évader.
Dans quelques jours, tout cela sera fini. La sentence va être exécutée, je serai mort. Mon seul vrai regret est de ne pouvoir finir ce livre que j’ai commencé et que personne d’autre ne peut finir.

Le condamné à mort, suite à une erreur de dosage, a mis deux heures pour mourir. Qu’est-ce qu’un être humain pense quand il attend une mort soudaine et qu’on le fait mourir en cent vingt minutes?

Renata Ada Ruata

 
created by DiVoDiz © 2008. Tous droits réservés