23-10-2017  
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La sentinelle endormie

Extrait du roman inédit : 

La sentinelle endormie 
 

     Dès que Claude eut les yeux clos, l'écrin de sa mémoire s'entrouvrit. Dans le silence de la nuit sa langue se délia laissant couler l'histoire qu'elle nourrissait en elle. 

     Camille écoutait. 

     Le village était écrasé de soleil, de ce soleil ardent et impitoyable qui brûle les coteaux et les plaines de par chez nous. Les rues vides vibraient d'air chaud et pas un souffle, pas un chant d'oiseau, pas un grincement de porte ni de fenêtre ne venait briser le silence.

     Soudain s'éleva un cri immense, rauque et démesuré. Il s'étira pendant quelques minutes déchirant l'air de douleur. Puis plus rien. Puis le vagissement grêle d'un enfant.

     La Maria de Pioio venait de mettre au monde le dernier de ses sept fils. Pioio s'assit, il se versa une grande rasade de vin, de ce vin blanc presque liquoreux qu'il est si agréable de boire frais comme les eaux claires des torrents de montagne. Dans la chambre à coucher on entendait des claquements de sabots sur les dalles de pierre, un gargouillement d'eau quittant le broc pour la bassine, un crépitement métallique qui allait en s'étouffant, puis le chuintement de linges qu'on trempe et qu'on rince, et qu'on trempe et qu'on rince. Maria gisait sur le lit, très pâle, les cheveux collés autour de son visage, des gouttes de sueur suspendues à ses sourcils noirs. Son visage était redevenu lisse après toute cette douleur qui l'avait submergée, déchirée, avait arraché d'elle, pourtant si dure au mal, ce cri rauque des entrailles qu'on lacère. Ses lèvres commençaient à rosir, elle ouvrit les yeux. Elle tourna légèrement la tête vers la petite boule de linge blanc qu'on lui tendait, regarda, entre la tendresse et l'étonnement, ce nouvel être qui entrait dans sa vie, pour la septième fois. Elle se tourna sur le côté, cala doucement l'enfant contre elle et referma les yeux, incapable de penser à rien sinon d'exister.

     Le soir après le coucher du soleil alors que la terre chaude exhalait des parfums d'ambre et d'anis, le père sortit. De son pas lourd, il se dirigea vers l'endroit où le soleil venait de s'éteindre. Sa silhouette brune se confondant avec cette terre où il était né et où il mourrait, il avançait. Dans une main il portait une pelle et un seau, dans l'autre un jeune arbre fragile et tendre dont les racines étaient emmaillotées dans une toile de jute. Arrivé sur le flanc de la colline, il s'arrêta.  La lune était dans le ciel, ronde et blanche comme une fourme, elle éclairait les cieux d'une clarté laiteuse qui rendait les premières étoiles plus douces. Il creusait profondément le sol, s'arrêtant toutes les trois ou quatre pelletées pour s'essuyer le front du revers de sa manche, puis il reprenait son travail. Lorsque le trou fut assez grand, il y déposa l'arbrisseau, délicatement. Un genou au sol, avec des gestes lents et précis, il retira aux racines leur protection de toile, les recouvrit de terre non sans avoir auparavant ôté les plus grosses pierres. Avant de jeter la dernière pelletée, il déposa entre les racines un petit carré de linge blanc plié avec soin, puis il se signa. Il tassa le sol longuement, faisant autour de l'arbre une danse nocturne dont le bruit sourd résonnait dans la nuit. Puis il recula, d'un grand mouchoir il essuya son front et ses mains et resta silencieux quelques instants les paumes jointes regardant tour à tour la terre dure et la lune blanche. Ensuite il s'éloigna quelque peu et revint verser de l'eau au pied de l'arbre neuf. Enfin, il se signa une dernière fois, remit son vieux chapeau de feutre blanchi par le temps et s'en alla sans se retourner.

     Sur le flanc de la colline le jeune arbre découpait son ombre noire et frêle sur le ciel, la lune baignait sa crête d'une pâle lumière d'argent. Dans quelques jours on fêterait l'été.

     Tonino avait maintenant sept ans, tout de neuf vêtu il venait de communier avec Dieu dans l'église fraîche et parée, parmi les chants et les chandeliers d'or aux flammes vacillantes. Dans la cour de la ferme une longue table dressée sur des tréteaux de bois, attendait.

     Pour l'occasion on avait fait cuire un agnelet et une immense marmite aux eaux bouillonnantes attendait sa ration de pâtes fraîches. Tout le monde était gai et dans les verres, qu'il fallait sans cesse remplir, le vin coulait plus volontiers que l'eau. La table avait été orientée de telle sorte que le soleil en continuant sa course allongerait sur elle l'ombre des murs épais et sous la treille feuillue on avait entreposé les tonneaux de vin et les dames-jeannes d'eau, et c'était un va-et-vient continuel de la table à la treille, et de la treille à la table. Vers quatre heures, le vin aidant, chacun chercha un coin d'ombre où se caler, les temps bourdonnantes, les paupières lourdes. Les hommes abaissant leur chapeau sur leurs yeux, les femmes s'éventant de la main et relevant de temps à autre une mèche humide qui s'échappait de leurs chignons lourds. Bientôt on n'entendit plus que le crissement sourd des insectes et le bourdonnement des mouches autour des plats entassés. Au loin, d'une grange, parvenaient les cris et les rires des enfants.

      Seul Tonino ne s'était pas mêlé aux jeux des autres, en ce jour il se sentait différent, investi d'une grandeur soudaine comme s'il avait été désigné par une force supérieure pour accomplir de grandes choses, s'envoler au-dessus du soleil.

     Il marchait prestement malgré la chaleur et ses habits empesés qui le gênaient. Arrivé à flanc de colline, il s'arrêta, mis sa main en visière au-dessus de ses yeux et regarda le verger de son père. Puis il posa son regard sur un arbre plus petit, plus frêle que les autres, auquel il trouvait lui plus de grâce et de beauté qu'aucun autre. C'était le seul arbre qui n'eut encore jamais donné de fruits. Comme les autres, il épanouissait ses fleurs pâles au parfum subtil et tenace mais jamais fleur ne donnait fruit. Cela plaisait à Tonino. Il lui plaisait que son arbre, celui qui avait entre ses racines une parcelle de lui-même soit beau et infécond. Il ne savait pas encore bien dire pourquoi mais cet arbre qui ne se décidait pas à devenir adulte à la manière des autres, le remplissait de tendresse. Tous les jours depuis qu'il avait su marcher, il était venu lui rendre visite, lui parler, palper du bout de ses doigts le grain de son écorce, regarder son feuillage d'un vert profond et intense, pareil à nul autre, respirer à grands traits son parfum qui se développait avec les saisons jusqu'à l'envelopper d'un manteau de senteurs au printemps finissant. Il sortit de sa poche un petit mouchoir blanc, le posa sur le sol et s'assit le dos, la tête collés au tronc de l'arbre aimé. Il resta ainsi un long, long moment.

     Il fut tiré de sa rêverie par les cris aigus des enfants qui l'appelaient avec de grands gestes. Il se releva à regret, replia son mouchoir et s'en alla non sans avoir auparavant posé délicatement la main sur l'écorce de l'arbre frère. Dès qu'il fut arrivé à la hauteur des autres, ils l'entourèrent bruyamment et en une course effrénée l'emportèrent jusqu'à la tonnelle où l'accordéoniste s'était installé, debout les jambes écartées, le sourire aux lèvres. Tonino fut ovationné et une jeune fille aux joues roses saisit ses mains l'obligeant à sauter en cadence au milieu du cercle qui s'était formé en son honneur. Ainsi dans les cris et les rires, les heures passèrent. Lorsque le soleil commença à glisser derrière les collines, tout le monde s'en alla lentement se retournant à plusieurs reprises pour saluer encore, pour remercier encore et encore, et l'on put entendre jusqu'à la sortie du bourg les chants s'égrener. Cette nuit-là Tonino dormit mal, le sommeil envahi par mille plaines et montagnes qu'il traversait sans cesse et qu'il retrouvait sans cesse, à l'infini.

     Et Tonino eut vingt ans. Cette année-là l'hiver fut rude, l'un des plus rudes depuis bien longtemps. Les collines s'étaient couvertes d'une fine couche de neige qui avait durci le sol et l'avait tenu prisonnier plusieurs jours. Nombreux furent les oliviers et les orangers qui périrent brûlés par le froid. Tonino dès le premier matin avait emmailloté son arbre et couvert ses racines de paille et de toiles. Au printemps le seul arbre qui fut encore vigoureux, c'était celui qui ne donnait pas de fruit.

     Le père implora la miséricorde de la Madone, pria tous les saints du Paradis. Il lui restait alors cinq fils. Tonino décida qu'à l'automne il partirait, il irait vers le Nord, vers les plaines brumeuses et froides, ne reviendrait au pays que riche ou mort.

     Pendant tout l'été il aida aux travaux des champs, ne ménageant pas sa peine, se levant avec l'aube, se couchant alors que la nuit était déjà profonde. Tous les jours aussi, pendant une heure, il s'efforçait de lire et d'écrire, sachant que sorti des terres de son enfance, il lui faudrait ces outils-là pour réussir.

     À la fin de l'été, étrangement, son arbre pour la première fois donna un fruit. Une belle grosse orange à la chair juteuse et sucrée. Il l'avait cueillie avec recueillement comme un cadeau d'adieu, une bénédiction pour sa vie future. Il s'était assis face à l'oranger paisible et feuillu et doucement de son couteau il avait découpé l'écorce de l'orange en une large fleur d'où il avait extrait le fruit. Puis délicatement il avait détaché chaque quartier en prenant soin de ne pas les briser, il les avait mangés un à un, religieusement, son cœur rempli d'une joie pleine et infinie. Puis il avait emporté la fleur d'écorce et l'avait fait sécher.

     À l'entrée de l'automne, un soir après la veillée, il alla trouver le père. Lorsqu'ils furent assis l'un en face de l'autre, le fils dit au père qu'il allait partir, il lui tendit le billet qu'il avait acheté la veille. Le père le prit, le regarda longuement. Puis il se leva, le fils en fit de même, ils restèrent quelques instants le regard accroché l'un à l'autre puis le père donna l'accolade au fils et lui fit signe d'aller embrasser la mère. Tonino prit longuement Maria, sa mère, entre ses bras, berçant doucement ses pleurs, puis il lui baisa le front et essuya ses larmes.

     Le lendemain à l'aurore naissante, il partit.

     L'hiver suivant l'oranger mourut et Tonino ne revint jamais.

     Les jeunes disent que là-bas il a fait fortune. Les vieux, eux, ne disent rien. 

     La voix en un sanglot se tut.

     

     Claude garda les yeux ouverts quelques instants encore, les mots continuant à résonner en elle, puis le silence se fit et elle sombra dans un profond sommeil. 

     La toile de la tente filtrait déjà une lumière vive. Camille s'extirpa de sa couche et se glissa à l'extérieur. L'air était frais et le ciel brillait d'un bleu pur. Claude la tête posée sur ses paumes pouvait entendre Sirin et Icher s'activer autour du feu. Elle percevait le tintement métallique des écuelles, les sifflements rappelant les ânes. Elle se leva à son tour, s'habilla chaudement et sortit. Il était six heures. Ils déjeunèrent d'une tasse de thé au lait concentré et de quelques fruits secs puis ils démontèrent la tente et partirent. 

     Sirin les prévint qu'aujourd'hui l'étape serait de six ou sept heures de marche : ils allaient franchir leur premier col, et il désigna du doigt l'une des montagnes qui les entouraient. Ils regardèrent tous vers cette direction puis chacun repris sa place, les garçons entourant les ânes, Claude et Camille derrière. Ils marchèrent près de deux heures en silence, accordant leurs pas sur leur souffle court. Toute accélération leur coûtait de si grands efforts qu'ils renoncèrent à vouloir maintenir le rythme de leurs guides et continuèrent sur une cadence plus lente. Ils quittèrent rapidement la zone irriguée et verte et marchèrent sur un sentier escarpé à flanc de montagne. De temps à autre des pierres giclaient sous leurs pieds et allaient longuement rouler dans le ravin un long bruit qui se répétait en écho. Puis sur une sorte de plate-forme, un élargissement du sentier, Sirin et Icher arrêtèrent les bêtes, s'assirent pour attendre Claude et Camille.  Ils burent quelques gorgées d'eau, contemplant les flancs de la montagne proche que le soleil maintenant baignait tout entiers. Eux seraient encore pour quelques heures à l'ombre. 

     Elle arriva la première suivie quelques instants plus tard par Camille. Ils s'assirent aux côtés des garçons qui discutaient en désignant un point dans le lointain sur leur gauche. Ils regardèrent mais ne distinguèrent rien de particulier et leur respiration se faisant trop difficile pour qu'ils aient envie de parler, ils se turent. Ils ne firent plus qu'une seule courte halte avant le col. La pente devint alors plus raide et ils durent progresser en s'aidant de leurs mains. Sirin les avait fait passer devant les ânes. Claude et Camille les entendaient derrière eux riper sur les pierres, encouragés dans leurs efforts par la voix rauque d'Icher et les sifflements de Sirin qui les tenait par la bride. Lorsque enfin tous furent sur le doux vallonnement du col, Claude et Camille se retournèrent. Devant eux, à perte de vue, s'étalait une chaîne de montagnes massives, trapues aux teintes violettes. Chaque repli, chaque creux, chaque pic prenait une nuance différente qui colorait un camaïeu grandiose. Sirin s'approcha d'eux. En contrebas il leur montra une grande terrasse naturelle et leur fit comprendre qu'ils s'y arrêteraient pour la nuit ; ensuite il n'y aurait plus assez d'herbe, ni d'eau. Puis Sirin s'éloigna en direction d'Icher qui déchargeait les ânes en leur parlant doucement. 

     Claude et Camille retirèrent leur chandail, calèrent leur chapeau de toile sur la tête. Ils s'assirent et continuèrent à regarder. Ils avaient l'impression d'être sur une planète inconnue, une terre que ne régissait pas l'ordre naturel qu'ils connaissaient. Une autre réalité. Ils se sentaient à la fois infiniment présents à eux-mêmes et curieusement intégrés à la matière. Côte à côte et seul, atome de l'ensemble. Sirin s'approcha et leur tendit un gobelet de thé. Ils sortirent d'eux-mêmes et le remercièrent d'un sourire. Ils décidèrent de manger à leur tour. Ils ouvrirent une boîte de thon qu'ils étalèrent sur des chapatis, ils partagèrent une portion de fromage cuit, quelques fruits secs et enfin burent une gorgée de lait en tube avec de l'eau. Sirin et Icher se reposaient à l'ombre des ânes qui remuaient les oreilles en les regardant de leurs grands yeux humides. Camille s'allongea le long d'une sorte d'autel en pierres blanches qui se trouvait en haut du col et contre lequel fleurissaient de petites fleurs blanches au cœur légèrement rosé. Claude vint mettre la tête sur ses jambes et laissa ses paupières se clorent à demi fondant ainsi toutes ces couleurs vibrantes en une pâte mauve et mouvante. Ainsi ils restèrent quelque temps, silencieux, immobiles. 

     Sirin et Icher donnèrent le signal du départ. Ils ramassèrent les sacs, chargèrent les ânes et commencèrent la descente sur le sentier étroit et pierreux. Claude et Camille les suivirent à distance, en essayant de garder un rythme régulier et lent comme ils savaient qu'ils devaient le faire. Ils marchèrent longuement. Lorsqu'ils arrivèrent sur la terrasse où ils passeraient la nuit, le campement était installé. Dans un peu plus d'une heure ils allaient presque instantanément plonger dans une obscurité totale. 

      À flanc de montagne un mince filet d'eau coulait dans cuvette creusée dans la pierre puis s'échappait en serpentant à travers les lichens roux jusqu'au rebord extrême de la terrasse où il disparaissait. Après avoir bu, les ânes avaient été conduits vers quelques touffes d'herbe. Les garçons préparaient le feu pour le repas du soir. 

Renata Ada Ruata

 
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