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2016
Entretien paru dans Etudes Normandes n° 2016/1 : « Ecrivaine en résidence à l’université de Rouen »
(Télécharger le pdf)

Article paru dans la revue Publication(s) n° 29 : « en immersion sur le campus »
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Article de Monica Mazzei
paru dans l’hebdomadaire italien «ECOrisveglio » du 1er septembre : « La scrittrice è itinerante »



Coupure du journal Ouest France Magazine du dimanche 18 octobre 2015"



"Interview réalisée le 8 juillet 2015 sur RADYONNE par Yannick Petit pour son émission Wagon Livres"
(Télécharger l'émission)


2014

Présentation et lecture d'extraits de battista revenait au printemps, à la Librairie l'Arbre à Lettres, Paris novembre 2014

"Interview réalisée en avril 2010 par Yannick Petit pour l'émission Wagons Livres sur Radio Avallon 89"


Interview réalisée par Armelle Cazeaud:
pour TOOGEZER
en juin 2006

 

 

On retrouve dans son écriture une recherche de l’authenticité qui s’allie avec une générosité qui n’est pas si fréquente chez un écrivain.

 

 

Vous avez écrit dans un article que vous écrivez pour transformer ?

Je me suis mise à écrire pour la première fois un texte long parce que je voulais faire savoir des choses que je ne trouve pas assez dites, entre autres autour de mai 68. Avant j’écrivais des textes assez courts, c’était des moments de colère que je gardais pour moi, là pour la première fois j’ai eu envie d’écrire des choses pour que cela aille à l‘extérieur, et qu’on transforme le regard des choses sur certaines personnes et sur certains évènements. Et par la suite j’ai continué à écrire comme cela, c’est-à-dire que même si mes livres peuvent parfois sembler désespérés ou disent des choses assez dures, mon but c’est toujours que ce regard mène sur une ouverture, une possibilité de transformations, donc je vis mon écriture comme quelque chose non pas de passif, mais d’actif.

 

Quelle vision de la société transparaît à travers vos livres ?

Pourquoi j’ai commencé à écrire, tout d’abord. C’est parce qu’il me semblait que les voix d’en bas ne parlaient pas assez, donc j’ai voulu que cette tranche de société, dite d’en bas, ait beaucoup plus la parole. C’est « Elle voulait voir la mer » au départ, et par la suite j’ai mêlé plusieurs sortes de voix, mais toujours pour donner une image de la société qui soit beaucoup plus plurielle. Je lisais assez peu de littérature française, je n’étais pas trop attirée par la littérature française, ou le cinéma français, parce que chaque fois que je lisais, par exemple Sagan, ou que j’allais voir un film de la Nouvelle Vague, cela se passait toujours dans la moyenne bourgeoisie. C’était des problèmes de personnes, intimes, ça m’intéressait, mais ce n’était pas de ce genre de choses dont je voulais parler… Je voulais parler de luttes pour moi beaucoup plus profondes, des luttes pour la vie qu’affrontaient des gens du bas, sans doute parce que mon père était maçon. Nous avons eu des moments très difficiles et je trouvais que toute cette histoire-là n’était pas beaucoup écrite, j’ai voulu l’écrire par le petit bout de la lorgnette, mais que ce soit cette histoire-là.

Cela a un lien avec ce que vous venez dire : Dans vos romans on est très sensible à la notion de transmission, de personnes qui sont importantes dans la construction d’une personnalité. Par exemple la relation entre Tina et Modibo, Tina et Léa, pourquoi ?

C’est lié aussi à mon histoire, Je pense que la construction de moi-même s’est faite naturellement à travers ma famille, mais beaucoup, surtout au niveau intellectuel, à travers des rencontres avec des professeurs, des rencontres avec certaines personnes qui comme personnalités m’ont frappé et m’ont fait réfléchir sur la vie et m’ont permis de faire des choix. J’ai d’abord été secrétaire pendant une dizaine d’années et ensuite lorsque j’ai pu enseigner, je ne pouvais pas enseigner l’italien, ce que j’aurais voulu, je voulais néanmoins enseigner et j’ai décidé d’enseigner la sténodactylo, le droit, la correspondance commerciale parce que je croyais justement beaucoup à cette transmission qui allait bien au-delà de la matière même, je transmettais. J’espérais en tout cas transmettre, à travers mon enseignement, aussi une façon d’apprendre, une façon d’être, une façon, un courage. J’avais envie de transmettre non seulement des connaissances mais aussi une réflexion. Voilà. Et mon prochain livre, sur lequel je suis en train de réfléchir, sera sur ce sujet, la transmission, au-delà du sujet même ou du métier que l’on transmet. Comme personne on transmet aussi autre chose, et je crois que plus on vient d’un milieu simple, plus c’est important, cela fait partie d’une culture, je crois, je ne sais pas, je suis en train de réfléchir à cela.

Vous êtes d’origine italienne, quel lien entretenez-vous avec votre langue d’origine ?

Il faut dire que j’ai fait toutes mes études en France. Je suis arrivée toute petite, entre trois ans et demi, quatre ans. Donc effectivement la langue que j’ai parlée à deux ans, c’était l’italien, mais très vite, à l’âge de six ans, j’ai été interdite de langue italienne, parce que les institutrices trouvaient que c’était très mauvais, qu’on mélangeait tout et qu’il fallait se focaliser sur la langue française. Dès l’entrée à l’école primaire, j’ai eu trois niveaux de langue. J’ai assez rapidement arrêté de parler l’italien, mais ma mère, mon père me parlaient en italien et moi je répondais en français. Entre eux, mes parents comme la plupart des italiens parlaient leur dialecte, ils parlaient le piémontais. Nous les enfants, nous n’avons jamais été autorisés à parler le piémontais, parce que ce n’était pas considéré comme une vraie langue, il ne servait à rien, mais nous le comprenions parfaitement. Donc je comprenais le piémontais, mais je ne le parlais pas. Petit à petit, j’ai continué à comprendre parfaitement l’italien, mais je ne le parlais plus et la langue française était totalement liée à la vie sociale, à l’école primaire d’abord et au lycée ensuite. Et lorsque j’ai eu une vingtaine d’années, je me suis rendu compte que c’était quelque chose qui n’allait pas du tout, parce que nous sommes une famille avec quatre enfants, deux italiens, deux français, ma sœur vit en Italie, est mariée à un Italien, a un fils qui ne parle pas français et donc j’ai décidé de me réapproprier la langue italienne. J’ai fait des études en cours du soir à la fac en italien, j’ai passé une maîtrise. J’ai décidé, à partir de là, que cette langue était à nouveau la mienne, et puis il y a ensuite un assez long parcours qui a fait que j’ai commencé parfois à écrire des choses en italien, mais je n’osais pas trop. J’ai écrit des poésies d’abord et il y a maintenant deux trois ans, j’ai eu la chance d’avoir la proposition d’écrire en italien une pièce de théâtre sur l’émigration italienne vers la France. Cela a été magnifique pour moi car cela me permettait d’une part de travailler historiquement sur ce qui s’était passé et à quel moment, et ensuite de travailler sur la langue. Je me suis rendu compte, en cherchant tous les dénominateurs de tous ces émigrés, qu’ils étaient presque tous comme moi : ils avaient une connaissance de trois langues au moins, sinon quatre. Ils connaissaient, même s’ils ne l’utilisaient pas, le dialecte, le piémontais. Ils comprenaient et parlaient l’italien, ils parlaient le français et pour les plus vieux ils connaissaient aussi cette déviation de dialecte liée au territoire sur lequel ils avaient vécu, et cela j’ai voulu le mettre dans le texte de la pièce. Et donc la pièce est écrite en italien, avec un peu de piémontais, de traces de dialecte d’autres régions, un peu de français. Cela a été une très belle expérience pour moi, très enrichissante, très bouleversante. C’est « Itineranze, anche un camminar verso se stessi ». Le texte va être publié bilingue, c'est-à-dire que je l’ai écrit en italien et je l’ai traduit en français. Il devrait sortir en 2007.

Vous avez écrit un texte qui s’appelle « L’alambic de mon écriture » qui à mon avis illustre ce que vous venez de dire. J’aimerais savoir ce que vous privilégiez dans votre écriture ? Le choix des rythmes de phrases, des ponctuations.

C’est très amusant, puisqu’en fait la littérature qui me plaisait le plus quand j’ai commencé à me passionner pour la littérature, c’était des textes très longs, souvent très touffus, entre autres les Russes, quelqu’un comme Musil aussi, en fait d’énormes bouquins, avec des phrases assez longues. Mais quand j’ai commencé à écrire, je me suis rendu compte que moi, j’avais envie d’écrire dans une langue d’une part qui semble fluide, très simple et d’autre part dans une langue qui ait un rythme, donc j’ai privilégié la scansion, et la ponctuation était importante. Et aussi, j’ai voulu que mes textes soient courts, parce que je voulais - c’est l’idée que j’ai toujours eue, je sais qu’elle est un peu naïve - que mes textes puissent être lus par des gens qui n’avaient pas l’habitude de lire. Je vois autour de moi, mes enfants mais aussi d’autres personnes, souvent quand le livre est très gros, c’est toujours « oh la la, c’est trop difficile ! ». J’ai envie que le texte soit dense mais court, j’ai envie de le mettre dans l’écriture même, aller à l’essentiel mais que ce soit direct. Après j’ai un peu changé d’opinion. J’ai essayé de faire des fluctuations d’écriture, c'est-à-dire d’adapter mon écriture au sujet que j’écrivais. L’écriture plus nerveuse, plus scandée, celle plus tournée vers l’appauvri, a en général trouvé un éditeur ; l’autre, mon écriture plus ronde, plus floue, ne trouve pas d’éditeur. Mais ce qui m’importe, au-delà même de l’écriture, toujours dans mes livres, c’est la structure. Je dis souvent que c’est peut-être parce que je suis fille d’un maçon ! C’est l’armature, la construction du texte. Je pense que c’est là-dessus que repose la force que j’essaie de mettre dans mes livres, en dehors de l’écriture elle-même, c’est la structure. Et d’ailleurs, pour l’anecdote, quand j’ai écrit « Elle voulait voir la mer… », j’avais composé cette structure éclatée, un peu chaotique qui correspondait aux bouleversements que je voulais raconter dans le livre, et quand Nadeau m’a fait venir pour me dire qu’il avait envie de publier le livre, il m’a dit par contre que la structure ne lui convenait pas beaucoup. Il m’a demandé de retravailler la structure, et moi cela me contrariait énormément parce que je pensais que la force du texte venait entre autres, et beaucoup, de la structure. Finalement, j’ai retravaillé la structure. Au bout d’un certain temps, quand j’ai fini ce travail, il me semblait que le livre était devenu de la guimauve, il ne ressemblait plus à rien. J’ai donc écrit à Nadeau, lorsque je lui ai remis la seconde mouture, pour lui expliquer pourquoi je pensais que cela n’avait plus de force. Il a été convaincu et le livre est sorti dans la structure première, c'est-à-dire celle, comme il le disait lui-même, chaotique. Donc la structure pour moi est très importante. La deuxième chose pour moi est de trouver le registre juste pour parler des choses, mais un registre qui ne soit pas factice non plus, qui m’appartienne, qui soit quand même quelque chose qui soit mon style propre. C’est peut-être cela le plus difficile, quand je fais des variations, et que l’on ne s’y retrouve plus, et qu’on se dit : « Tiens, ce n’est plus Ada ». C’est autre chose, en fait j’essaie de trouver le style, mais c’est toujours moi.

Vous avez beaucoup voyagé, souvent quitté la France, cela a-t-il eu une influence sur votre univers littéraire, sur votre création ?

D’abord je crois que je n’ai pas beaucoup voyagé, parce que par exemple, je n’ai jamais, à part aller en Italie, je n’ai pratiquement jamais quitté la France jusqu’à l’âge d’à peu près de trente ans. Le premier grand voyage lointain a été l’Inde et effectivement cela a eu un impact par la suite, puisque l’un de mes livres non publié, intitulé « La sentinelle endormie », a été nourri de ce voyage. Je ne raconte pas ce voyage à proprement parler, mais le livre est complètement nourri par ce voyage-là. Par la suite, j’ai continué à voyager pour mon plaisir, mais je dose… Parce que les voyages, plus ils sont lointains, plus ils me mènent vers des civilisations différentes, plus ils me bouleversent, donc ils sont très positifs et en même temps ils me freinent parfois, aussi je dose. Et en vieillissant j’ai pris conscience aussi qu’il y avait certains endroits où j’avais envie d’aller et d’autres pas. Ce serait une longue histoire à raconter, ce sera pour une autre fois. Par contre, à travers mon lien amoureux avec un homme, j’ai été amenée à vivre à l’étranger. J’ai vécu essentiellement en Angleterre et en Suisse, et ça a été effectivement des choses importantes. D‘une part parce que c’est en Europe et donc c’est presque la France et en même temps ce n’est pas du tout la France, aussi on est obligé d’avoir un regard différent mais dans la subtilité, on est obligé de se rendre compte des choses à travers des nuances. Je pense que pour quelqu’un qui écrit, cela nourrit énormément. Cela a eu donc une influence sur mon écriture. « Le silence dans la maison » a été conçu en Angleterre, il n’a pas été écrit en Angleterre, mais l’idée en a germé en Angleterre. Pour le moment, il n’y a rien autour de la Suisse, mais je ne désespère pas, je sens. (Rires). Sinon, il y a une autre chose qui a été importante dans le fait de vivre à l’étranger, un fait très étonnant pour moi. Aussi longtemps que j’étais en France, par mon entourage je n’étais pas du tout vécue comme une écrivain, comme quelqu’un pour qui l’écriture était essentielle, au centre de ma vie. Lorsque je me suis retrouvée en Angleterre puis en Suisse, pour les personnes nouvelles que je rencontrais, cette partie-là était essentielle, elles me définissaient comme cela. Cela m’affermissait, me donnait du courage et donc c’était très positif, pour moi, ces jours ailleurs.

Vous avez écrit dans une conférence ou dans une lettre à Michel Ragon que vous étiez passionnée de littérature prolétarienne, pouvez-vous définir ce que vous appelez la littérature prolétarienne et pourquoi cette passion, même si c’est un peu redondant avec ce que vous avez dit précédemment ?

En fait, je ne connaissais rien de ce qui était littérature prolétarienne ou assimilée, jusqu’au Prix Populiste. En 1986 « Elle voulait voir la mer… » a été primé par le prix populiste. Populiste c’est un mot qui connote de façon très négative pour le moment, ou pour toujours, on ne sait pas. Aussi, j’ai demandé ce qu’était le prix populiste. Maurice Nadeau m’a expliqué : l’écriture prolétarienne, Poulaille, Prix populiste romans parlant du peuple… Henri Poulaille était contre le prix populiste car il trouvait que c’était des bourgeois qui écrivaient sur le peuple. Je me suis demandé ce que c’était que tout cela, et je suis allée me pencher sur les écrivains qui étaient issus du peuple et qui avaient écrit. C’est là que j’ai rencontré le livre de Michel Ragon qui a écrit très jeune un livre sur les écrivains d’expression populaire. Dedans j’ai noté des noms et je me suis mise à lire, Poulaille, Guéhenno dont je n’avais même pas entendu parler. Et j’ai été passionnée. Je dirais, certains étaient passionnants au niveau du contenu, presque tous d’ailleurs car parlant de choses dont on entend peu parler, mais d’autres aussi avaient des formes intéressantes. Je m’y suis intéressée. Au même moment, il y avait la naissance de l’Europe et je me rendais compte que dans les livres sur la littérature européenne, tous ces auteurs, qui pour la plupart étaient des auteurs mineurs, allaient sans doute complètement disparaître. Je me suis dit : un livre comme celui de Ragon sans doute existe dans les autres pays européens, pourquoi ne pas essayer de réunir ces textes et faire un livre sur la littérature européenne d’expression populaire ? Très vite, je me suis rendu compte que c’était une tâche colossale et que d’autre part un livre comme celui de Ragon n’existait pratiquement nulle part. Il y avait bien dans les pays scandinaves un courant réunissant des écrivains d’expression populaire, mais je ne parle pas du tout les langues scandinaves. Plus tard j’ai essayé d’en parler à Michel Bouquet, mais cela n’a pas abouti. Par la suite, je suis allée voir en Allemagne, avec quelqu’un car je ne parle pas l’allemand, au moment de la chute du Mur. En fait, il y avait des écrivains ouvriers d’Allemagne de l’Est et qui avaient écrit les choses que l’on avait envie qu’ils écrivent alors, me semblait-il. Cela ne m’intéressait pas trop. En Angleterre, il y avait la « Working class litterature », que je n’aurais pas pu exploiter facilement, donc je me suis arrêtée là. Je me suis dit : qu’est-ce qu’on fait ? J’ai écrit à Pierre Bourdieu en lui expliquant que ce serait une bonne idée de travailler sur ce sujet, est-ce qu’il aurait quelqu’un ? Il m’a répondu « excellente idée », mais je ne me sentais pas capable moi de faire ce travail, seule. Aussi j’ai décidé de me mettre à travailler sur la langue que je connaissais le mieux après le français, l’italien. J’ai cherché quels étaient les écrivains italiens issus des milieux populaires. J’avais prévu de faire un travail pour moi-même, j’ai été poussée à faire un doctorat, j’ai fait un DEA sur les écrivains d’expression populaire, à partir de 1946 en Italie. Tout ce travail sur ces écrivains allait dans le sens où je me retrouvais un peu comme dans une famille. Cela dit, c’est un sentiment qui est assez étranger à l’atmosphère générale. Lorsque j‘ai vécu en Suisse, j’ai réussi à faire réaliser une émission. J’avais envie d’une série, mais il n’y eut qu’une unique émission sur les écrivains d’expression populaire dans laquelle étaient réunis Didier Daeninckx, Annie Ernaux, François Bon… L’émission ne s’est pas faite en présence de toutes ces personnes. Nous sommes allées, Isabelle Ruf et moi, les voir ou les interviewées en studio. J’avais le sentiment qu’ils n’avaient aucune envie d’être dans une famille étiquetée « populaire ». Ils n’ont peut-être pas tort, je ne sais pas. En tout cas pour moi, ce fut important de savoir qu’il y avait eu d’autres personnes issues des milieux populaires qui avaient essayé d’écrire et qui avaient réussi à être publiées. Cela m’a donné du courage pour continuer.

Justement vous avez rencontré des personnes qui ont eu un rôle important dans votre vie : Maurice Nadeau, Michel Ragon par des échanges épistolaires, Pierre Bourdieu, Fusco, c’est le premier.

Oui, Mario Fusco, c’est le premier, c’est l’origine pratiquement de tout. Mario Fusco était président de l’Université, du département d’italien. Il a été mon directeur de maîtrise pour mon mémoire sur Italo Svevo. C’est intéressant car Italo Svevo est quelqu’un qui est à cheval sur deux langues, l’allemand et l’ italien et qui a choisi un pseudonyme qui liait les deux choses : Italo et Svevo. Mario Fusco n’était pas un proche, nous étions dans un rapport de travail, mais c’était quelqu’un en qui j’avais une très grande confiance, qui m’avait épaulé dans mon travail. Donc, dix ans plus tard, lorsque j’ai écrit « Elle voulait voir la mer…» et que je cherchais quelqu’un qui soit un lecteur en qui j’ai confiance, mais qui me soit étranger, naturellement j’ai pensé à lui. Mais j’avais arrêté mes études, commencé à travailler comme secrétaire. Là il y a eu le miracle ! Dans la semaine qui a suivi cette pensée, je l’ai rencontré dans une rue par laquelle je ne passais jamais ! Je lui ai dit que c’était un miracle, je lui ai expliqué pourquoi et il m’a dit de lui envoyer le texte. C‘est la première personne qui, lors de notre rencontre, m’a parlé de ce texte comme d’un livre, parlant du contenu, de la forme, des personnages. J’étais extrêmement émue. Je lui ai demandé s’il avait une idée de quelqu’un qui pourrait le publier, je pensais que la personne qui avait édité « Elise ou la vraie vie » pourrait être intéressée par ce texte. Il m’a dit que c’était Maurice Nadeau. J’ai pris mon livre et je l’ai apporté, moi-même, au secrétariat de Maurice Nadeau. Ce fut le seul éditeur à recevoir ce texte et il l’a publié. Il me l’a fait retravailler et j’ai défendu mon texte comme je vous l’ai dit toute à l’heure. Ensuite j’ai écrit « Les étoiles à nouveau », comme il y croyait, il a pris une attachée de presse et il a perdu de l’argent car le livre n’a eu aucun retentissement, peu d’articles. Après j’ai écrit « La sentinelle endormie », il m’a dit qu’il ne m’y retrouvait pas. Quand j’ai écrit « Blanche est la nuit », il a décidé de le publier, mais il y a eu des problèmes financiers et la publication ne s’est jamais faite. Dix ans plus tard, le texte a été publié aux éditions Baleine, et le texte est devenue « Le silence dans la maison », mais (rires) il y a eu des problèmes, et les éditions ont été rachetées par le Seuil.
D’autres personnes ont eu une influence plus ou moins grande. Michel Ragon, pour ce que je vous ai raconté. Je lui ai aussi écrit une lettre et il m’a répondu, « Chère petite sœur » ; nous avons échangé quelques courriers, puis cela s’est arrêté. L’autre personne importante, c’était Pierre Bourdieu, parce qu’en fait lorsque j’ai écrit « Elle voulait voir la mer… », Bourdieu était un des responsables de cette écriture : je pensais que les choses devaient être dites d’une certaine façon, et c’était entre autres des gens comme Pierre Bourdieu et Passeron avec « Les héritiers » qui m’avaient incitée à écrire ce livre. Donc, au départ, j’avais envie de dédier ce livre à Pierre Bourdieu, mais je ne l’ai pas fait parce que je pensais que c‘était un peu prétentieux de ma part. Bien plus tard, lorsque j’étais à Genève, Pierre Bourdieu est venu présenter « Les règles de l’art », que j’avais lu quand il était sorti, j’en avais copié des paragraphes entiers. Lorsque Pierre Bourdieu est venu, je ne l’ai su que le lendemain ! J’étais extrêmement déçue, alors je lui ai écrit ce que je vous ai dit et je lui ai dit que s’il avait envie, je lui enverrais « Elle voulait voir la mer… ». Il m’a demandé de lui envoyer le livre et plus tard lorsque j’ai travaillé sur les écrivains d’expression populaire et que j’avais des difficultés, il m’a proposé d’assister à son séminaire pour me soutenir. Je l’ai donc vu travailler avec ses étudiants. Effectivement, cela m’a beaucoup appris. Pour moi, il a été très important par ses écrits, par la façon dont il transmettait son savoir, son regard sur la vie, son courage. Il a été important dans sa conception de la société et dans mon envie d’action, d’agir . J’essaye d’écrire de telle façon que mes lecteurs soient actifs. C’est pour cela, même si on me le reproche, que mes livres ne se terminent jamais vraiment, l’histoire reste ouverte. C’est le lecteur qui doit choisir. « Dans le silence dans la maison », on ne sait pas vraiment ce qui se passe à la fin, on ne sait pas si on est dans le rêve ou la réalité, on ne sait si le choix est un vrai choix. C’est au lecteur de prendre position, de savoir ce qu’il veut faire pour la vie des personnages et donc sa propre vie. J’essaie de donner des raisons d’agir.

 
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